Arles racontée par Jean Marc Bernard

retour-journalDepuis le tout début de l’aventure Jean Marc Bernard m’a fait confiance  en offrant ce qu’il avait écrit et en répondant à mes (nombreuses) questions sur l’histoire d’Arles.

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Ses textes avaient toute légitimité à se voir une belle place dans le site.

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Mauvaises Herbes

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Parce qu’il cherchait, par tous moyens, à collaborer à la mise en ordre du monde, le maçon dressa des parois verticales, qu’il voulut garder nues.Le végétal, banni des constructions de pierre, fut cantonné au champ, au jardin, au parc, bien loin du joyeux fouillis qu’organise la Nature, dont la logique ne s’entend que dans la confusion, l’entremêlement, la combinaison.

Là régnerait sans partage le minéral, et l’assemblage parfait des blocs savamment assisés, le patient calfeutrement des joints par le mortier de sable et de chaux, tout serait mis en œuvre pour que la falaise artificielle n’offre aucun refuge à la graine qui pourrait se déposer sur une anfractuosité, puis plonger des racines dans le tréfonds du mur, recherchant l’humidité qu’elle sait y trouver.

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L’œuvre des hommes s’élevait alors, rare, dans l’enchevêtrement de forêts et de savanes qu’était alors la Terre, rayé seulement de quelques sentiers qu’une averse effaçait, troué de clairières équarries qui tentaient de mériter le titre de champs.

Passeraient les ères, s’aboliraient les empires, et la maigre colonie humaine, développée jusqu’au grouillement, se sera rendue maîtresse de la totalité de la planète, revendiquant son droit de propriétaire jusqu’aux steppes glaciales, jusqu’aux déserts brûlants. Il n’y eut plus d’espace qui fût laissé à sa seule vocation d’exister, théâtre sans spectateurs du cycle des saisons et de l’éternité de la vie.
L’espace compté, pesé et divisé ne valut plus que pour l’espoir d’un rapport.
Les doigts crochus n’accrochèrent plus que d’autres doigts, pareillement crispés à ramener vers eux des possessions. Le monde libre, infini, n’existait plus, et le cadastre couvrait tout le territoire que pouvait explorer les jeunes gens aventureux.

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Puis vinrent les temps, plus insensés encore, pendant lesquels s’oublia jusqu’à la valeur de la terre, où disparurent sous le goudron les champs qui avaient nourri cent générations de nos ancêtres. Ce qui fut une campagne, moissons et fenaisons, couverte d’un noir épiderme de bitume, se hérissa d’entrepôts, structures de métal, peaux de plastique, laides maisons pour abriter les pacotilles que pourrait acquérir notre pauvre argent, dans notre monde de pauvres gens.

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Car oui, alourdis de possessions, nous étions devenus pauvres; obèses mais pauvres.
Le doux bocage, pacte immémorial d’alliance entre la profuse générosité de la Nature et l’Homme aux besoins essentiels, recule partout, et nous parvenons à enlaidir jusqu’aux champs qui nous nourrissent encore, paysage béant d’où la monoculture a banni tout mystère.
Notre rage à faire disparaître tout ce qui nous rappelle la fragilité du contrat qui nous lie à la planète qui nous héberge s’exerce jusqu’aux sommets de nos plus hautes montagnes, traquant les derniers ours, chassant les derniers loups.

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Quand, ivres de destructions et de carnages, nous retournerons aux cœurs de nos villes, nous verrons avec surprise qu’une humble mousse s’est établie sur les plus antiques de nos constructions, celles dont nous espérions que leur ancienneté soit la garantie qu’un avenir plausible existe pour nous.

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Obstinément, et quelles qu’aient été les précautions prises, la vie organique s’installe à nouveau sur cette minéralité d’où nous avions cru pouvoir la bannir.

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Pariétaires, ruines de Rome, sedums et lilas d’Espagne nous révèlent la fragilité d’une construction quand nous n’avions pas encore aperçu le plus petite fissure, l’interstice le plus ténu. Faciles à arracher, il repousseront aux mêmes emplacements, ou bien juste à côté.

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Le sage saura lire dans cette obstination un exemple qui accepte Sisyphe comme incarnation du mythe universel de la condition humaine, et délivre un message qui nous alerte autant qu’il nous laisse espérer.

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Il dit que le modèle est déjà prêt du monde qui remplacera celui qui nous avait si doucement accueillis, quand notre folie nous aura mené si loin qu’elle y aura rendu notre vie impossible.

printemps-sur-une-fenetre-arles-galleryIl dit aussi que, si nous arrivions à cesser de rager sur notre impuissance ou de la nier, une voie nous est offerte, abandonnant l’esprit de conquête, refusant le combat, à rechercher dans l’alliance avec les forces de la Nature une harmonie suave et puissante, qui intègre l’Humain au sein d’un vaste chœur.
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3 mars 2016

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 Le Buste de l’empereur

Sur le pont d’un bateau de pêche se répand le contenu d’un chalut. Au milieu de la frénésie des sautillements de toutes sortes de créatures arrachées à leur élément, une masse immobile.

L’effigie retrouve, après vingt siècles de retraite, le monde de l’air, et celui des hommes : le sien.Auguste-arles-gallery

Pendant deux millénaires, le visage à demi enfoui a fixé de son œil vide le ballet des poissons, œil que cacha parfois une étoile de mer, une colonie de moules.

À l’indifférence de la Beauté évoquée par Baudelaire est ajoutée l’insensibilité du milieu, qui fait peu de cas de l’Art, de l’empereur, du marbre et même de la Beauté.

Le choix de la pierre, le soin du sculpteur, le message politique contenu dans l’envoi du portrait d’un puissant, le prix de l’objet, rien n’a subsisté.

Le buste n’est qu’un rocher qu’érode et perfore patiemment le sable porté par le ressac, avanie assénée sans intention de la donner, pas même iconoclaste.

Le message même délivré par cette vanité est vanité, personne ne profite de la leçon qu’elle donne.

Aujourd’hui, même somptueusement présenté, le visage de pierre brunie et grêlée arrive trop tard.

Lui qui imposait la puissance du premier empereur de Rome, il n’évoque plus que la fragilité des civilisations, et la prééminence des forces de la Nature.

 

Publié le vendredi 27 novembre 2015

Emperor Jean-Marc Bernard’s bust.

Upon the deck of a fishing boat the trawl empties its net. Among the frenzy and jumpings of all sorts of creatures deprived of their natural element, a motionless lump.

After twenty centuries of retreat, the effigy recovers its own proper world: that of air and men.

During two thousand years, its half buried face has kept its empty eye fixed upon the dancing fishes, an eye sometimes hidden behind a starfish or a colony of mussles.

The choice of stone, the care of the sculptor, the political message conveyed by the description of a man of power, the price of the object, none of these has survived. The bust is just a piece of rock which the sand, carried by the surf has patiently eroded and perforated, an outrage inflicted without any ill intention were it iconoclastic.

He who imposed the power of the first emperor of Rome, no longer suggests but the fragility of civilisations and the supremacy of Nature.

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texte de Jean-Marc Bernard publié le 27 novembre 2015
traduction Micheline Miro

© 2015 Anne Eliayan – Toute reproduction interdite – Tous droits réservés.

 

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Muraillettes

Bordant parfois les deux côtés du chemin, élevées de plus de trois mètres, les muraillettes composent un paysage où le ciel seul n’est pas fait de pierres

Le matériau qui les constitue est, le plus souvent, la roche austère que l’on arrache au rocher des Mouleyrès, au pied même des murs.

D’autres fois, ce sont des pierres de récupération qui ont servi : cayrons posés couchés, claveaux détachés d’un arc, blocs du rempart augustéen, montés pêle-mêle, calés par des morceaux de carrelage de sol ou de tuile, avec, de loin en loin la calotte havane d’un galet de Crau.
A ces irrégularités, ces rugosités, un maçon virtuose a su imposer une mise en œuvre rigoureuse qui définit une ligne parfaite à l’ensemble, lié par un mortier de chaux gris clair, qui donne une cohésion et lisse toutes les anecdotes que raconte chaque pierre.

Rempart d’une forteresse oubliée ou stylobate d’un palais archaïque, ces constructions ont des allures de vestige, et un parfum d’éternité.

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Publié le mardi 18 novembre 2014

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La cour de l’archevêché

« Arles manque de cohérence.

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Venu de la belle place de la République, passé sous le majestueux archevêché pour rejoindre le cloître de Saint-Trophime, le promeneur empruntera un des rares itinéraires arlésiens épargnés par le débordement des offres commerciales.

Là, s’il n’est pas assez familier des lieux pour regretter l’ombre des sophoras qui permettaient jadis de venir lire dans cette grande cour si calme et à la fois si proche de l’agitation de la ville, il profitera s’il est attentif, d’un des plus surprenants mélanges d’histoire et d’architecture.

Pendant mille ans, les évêques d’Arles imposèrent à ce lieu chacun une vision personnelle, une campagne de travaux.
Le résultat, si l’on prend le temps de le lire, ce n’est plus le palimpseste habituel des façades de cette ville, que l’observateur patient déchiffre aisément.

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Là, c’est un cours d’archéologies que l’on prend, dans l’enchevêtrement des formes, la diversité des appareils de pierre, la superposition des usages.

Une porte ogivale ouvre sur le vide, à dix mètres du sol ; six arcs distincts couvrent la même baie, cachée à moitié par un contrefort ; une fenêtre classique perce un appareillage roman…
Ce mélange ne semblait pouvoir produire qu’une cacophonie, c’est pourtant un chœur puissant qui va s’en dégager, ample, serein.

Comment fonctionne, partout dans cette ville, la primauté de l’ensemble sur le disparate, voilà un mystère qu’il faut se garder de dissiper, s’il était possible d’y parvenir.
Cette ville sait trouver le ciment qui lie et fédère, agglomère à son tour la nouvelle construction, si elle est digne d’elle.

Cette cohérence, c’est Arles ». 

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publié le lundi 17 novembre 2014

© 2014 Anne Eliayan – Toute reproduction interdite – Tous droits réservés.

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La chapelle des Jésuites

Abritant des collections trop riches, servant de vestibule à un monument stupéfiant, la chapelle des Jésuites n’a longtemps occupé qu’une place subalterne dans l’imaginaire arlésien.DSCN6454 xs Quand ses marbres sculptés sont allés se faire mieux admirer dans le musée que l’on avait construit pour eux, on a ôté de la façade la plaque portant « Musée Lapidaire d’Art Chrétien », expression énigmatique que les parents peinaient à définir aux enfants curieux.

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Il est resté un vaste bâtiment profané, où une gardienne confinée dans une loge minuscule avait l’air de s’excuser de vous recevoir là sans même avoir une petite exposition temporaire à vous offrir.

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Ce fut pourtant lorsque que le coup de grâce fut donné – quand l’entrée des Cryptoportiques se déplaça vers l’hôtel de ville – que ce bâtiment s’émancipa.

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Il nous apparut alors vaste et élégant, bien éclairé et de belles proportions.

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Publié le mardi 09 décembre 2014

© 2014-2015 Anne Eliayan – Toute reproduction interdite – Tous droits réservés.

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Venus d’Arles

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Les brutes, fanatisées par leur prédicateur, mises en fureur au nom de la religion contre les faux dieux, entreprirent d’abattre et détruire les images qui avaient demandé pour leur réalisation tant de soin et d’art.
Il serait facile de croire que sont ici relatés des faits récents, qui ont soulevé l’indignation de tous ceux qui, par le monde, font quelque cas de l’intelligence et de la culture.

Le prédicateur se nommait Hilaire. Il était, au cinquième siècle, évêque d’Arles.
Ce ne furent pas des bouddhas qu’on dynamita, ce fut la délicate Vénus que l’on brisa, et dont on jeta les morceaux dans un puits.
Ce fut en 1651, qu’en trois morceaux, on la dissocia des gravats au milieu desquels on l’avait confondue.

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On rechercha ses bras ; en vain, malgré le soin qu’on y mit.
Louis XIV, qui avait su convaincre les arlésiens de lui offrir la statue, chargea le sculpteur Girardon d’abolir l’œuvre d’Hilaire et ses iconoclastes : elle retrouva des bras.

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Pour faire bon compte, elle trouva aussi une orange, un miroir, une nouvelle inclinaison du cou, ainsi qu’une foule d’interventions plastiques mineures qui la rendirent digne de figurer dans la royale collection de Versailles, avant de venir se faire admirer au Louvre.

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Une copie de cette statue adaptée se trouve à l’hôtel de ville d’Arles, dans un escalier que les fiancés montent, avant de le redescendre mariés.

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publié le Vendredi 12 décembre 2014

© 2014-2015 Anne Eliayan – Toute reproduction interdite – Tous droits réservés. vague verte

Voltaire

Pour quelques francs de plus que ce que leur aurait coûté un camping lointain, inconfortable, où règne le moustique, les jeunes filles nordiques pouvaient, avec chaque chambre de l’hôtel Voltaire, disposer d’une petite terrasse faisant face au sud.

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Débarquées de leur train, débarrassées de leur sac à dos, elles venaient, après une douche, finir d’y sécher leur chevelure blonde, et y offrir, un livre en main, autant de peau que possible à la caresse du soleil.

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Les jeunes arlésiens, en bas, aux terrasses des cafés, jetaient des œillades et tentaient d’intéresser les beautés hâlées, exposées mais inaccessibles.

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Ainsi la façade de l’hôtel, par moments, semblait-elle une ruche ouverte, où la douceur du miel, à chaque alvéole, avait été supplantée par la promesse d’amours inouïes.

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© 2014-2015 Anne Eliayan – Toute reproduction interdite – Tous droits réservés.

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 Lustucru

Personne ne peut trouver, qui ne sache ce qu’il cherche.

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Ainsi le patrimoine d’Arles s’est-il encore enrichi d’une manière vraiment inattendue.

Au fin fond d’une zone industrielle vieillissante, une usine fabriquait depuis longtemps des pâtes alimentaires.
Les bouleversements de notre monde sont tels que l’on considéra comme trop coûteux de remettre en route la fabrique vieillotte, après qu’elle fut inondée.
Les ouvriers licenciés eurent beau arguer que leur métier serait obsolète quand plus personne ne mangerait de pâtes, et que fabriquer des pâtes au loin pour les manger ici n’était pas forcément un bon calcul, rien n’y fit, et l’on ferma l’usine, et l’on vendit ses machines. 

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Ne restèrent en place que les hangars, dans lesquels entrèrent un jour deux jeunes hommes, l’un spécialiste de la corrosion des métaux, l’autre archéologue, qui cherchaient là un lieu pour abriter leur entreprise.
Ces deux compétences passionnées n’étaient pas réunies par hasard à Arles, mais attirées par le prestige d’un patrimoine exceptionnel, où leur activité trouverait une place naturelle.
Dès l’entrée, ils comprirent que la qualité de réalisation du hangar ne pouvait trouver sa justification que dans une origine prestigieuse.
Ils firent leurs recherches, et découvrirent que cette halle provenait du grand palais de l’exposition coloniale de Marseille en 1906, réalisée par les ateliers Eiffel.

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Le patrimoine d’Arles enrichit là encore son étonnante diversité, pour une époque de laquelle on n’espérait rien, à un emplacement pour le moins curieux.
Mais ce patrimoine n’aurait pu être révélé sans la passion de ses habitants, qui surent lire la qualité de la structure au-delà de la présentation qui leur en avait été faite.

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Structure Eiffel Arles Gallery galerie de photos Anne Eliayan

Publié le Dimanche 23 novembre 2014

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vague verteLe jardin de pierre

Nous voilà donc dans une enclave hors de la ville et de notre temps, où l’esprit se plait à replacer les décors, à entendre même les clameurs de la foule, les rires.

Et c’est là, assis sous le figuier familier des ruines, que la vérité nous apparaît.
Partout gravés dans les pierres, ce ne sont que troncs, vrilles, feuilles, pampres, chatons, stolons.

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La part du minéral, qui semblait totale, s’amenuise au profit de sa référence.
Derrière la ville figurée, c’est la forêt qui apparaît.
La rigueur humaine disparaît pour céder à celle – plus grande, plus parfaite, de l’infiniment petit au planétaire voire à l’universel, moins naïve et évidente – de l’ordre naturel.
Cette architecture, qui fut la source de toutes les autres, au moins de toutes les nôtres, puise sa seule inspiration dans les formes observées dans la nature. Qui ne saura observer arbres, bêtes, roches et plantes restera à jamais ignorant du message qu’elle délivre.
Comme le voyageur qui apprit dans ses périples qu’il ne verra jamais rien de plus passionnant que ce qu’il apercevait du seuil de la maison de son père, mais qui, pour savoir cela, avait dû faire le tour de la terre, c’est une promenade dans les bois qui nous donnera la plus complète et la plus sensible leçon d’architecture.

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fleurs du jardin de pierre théâtre antique Arles Gallery galerie de photos Anne Eliayan

 Publié le mardi 25 novembre 2014

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L’église des Carmes Déchaussés

 L’église des Carmes Déchaussés est à Arles évidente à tous, révélée à aucun.

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Placée au carrefour de routes très fréquentées par des automobiles et des piétons, violemment éclairée la nuit, comment se pourrait-il que la qualité de ce bâtiment, sa capacité à accueillir une grande variété d’activités n’ait pas ébloui une troupe d’élus, d’investisseurs, d’aménageurs, que l’on voit partout tenter d’insuffler de l’allure à ce qui n’en aura jamais ?

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Vendue comme bien confisqué aux congrégations religieuses à la Révolution, elle perdit sa voûte, qui menaçait ruine.
Lorsqu’il s’est agi de donner un bassin de retournement des navires au canal d’Arles à Bouc alors tout proche, on abattit, avec le cloître contigu, tout un côté de ses chapelles latérales, et la moitié, en diagonale, de sa nef.

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Puis, après avoir bûché le grand manteau d’armes qui surmontait sa porte, et détruit celles qui en décoraient l’imposte, on déposa la partie haute de l’élégante façade, son fronton et ses ailerons.
Le vingtième siècle, voulant sa part de cette curée, vit s’installer à l’intérieur une forte structure de béton, et permit que l’on tronquât, encore une fois, sa façade, en faisant disparaître sa base dans les remblais des culées d’un pont autoroutier.

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Notre siècle a, lui, choisi sa méthode : ne rien faire, jusqu’à ce que son délabrement soit tel qu’on soit obligé de raser les restes devenus dangereux, ou alors que le bâtiment ait le bon goût de s’écrouler tout seul, sur lui-même, de préférence la nuit.

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Peut-être saurons-nous, in extremis, comprendre la beauté, rare même à Arles, de sa façade, apercevoir la vivacité de ses rinceaux et de ses bas-reliefs de la frise de la nef, à travers les branches des arbres qui l’envahissent, voir les voûtes d’arêtes de ses chapelles, les graffitis de barques – ex-voto ou croquis – qui s’enchevêtrent sur ses bases.

Qui pourrait nous donner le droit de gaspiller de la beauté ?

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publié le mardi 23 décembre 2014

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Les pieux du cirque

 

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450 mètres de long pour 101 de large, des murs massifs supportant la lourde cavea qui soutient les gradins de pierre, la spina surmontée d’un obélisque de granit de 15 mètres de  haut, tout cela ne serait pas solidement fondé jusqu’à la roche-mère ?
Cette formidable masse de pierre flotterait, en quelque sorte, sur les vases du Rhône, pas mieux étayée qu’une cabane de gardian, qu’une tente de camping, sur de simples piquets de bois enfoncés dans la boue ?
Les pieux du cirque texte de Jean-Marc Bernard pour Arles Gallery photo Anne Eliayan

Si la méthode peut paraître prosaïque ainsi présentée, la virtuosité de la construction antique nous est à nouveau révélée dès que l’on considère les moyens employés.
C’est une forêt de chênes adultes qui est enfouie sous ces pierres, plus de trente mille arbres abattus, mis en forme, acheminés, patiemment enfoncés au mouton, puis finalement sciés à la bonne hauteur.

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 La masse qu’ils soutenaient a maintenant cessé d’être aussi pesante : le bâtiment a été arasé, la pierre a servi à d’autres constructions.
On aperçoit parfois, sur le niveau que le pillage des matériaux a révélé, des traces curieuses : c’est l’empreinte laissée dans le mortier frais, d’une semelle cloutée, unique témoignage, sans doute, de l’existence d’un ouvrier, un des hommes sans nom qui, il y a près de vingt siècles, construisaient cette structure.

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Publié le 23 janvier 2015

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Papeterie Arlésienne

C’est encore Jean-Marc qui a conduit mes pas jusqu’aux anciennes papeteries. Je n’ai pas réussi à rentrer dans l’usine.


« Quand des gamins, pénétrant dans l’usine désaffectée, briseront à coups de cailloux les vitrages des sheds, les éclats tomberont au sol. Nous marcherons sur ces débris.
Ainsi ne restera-t-il alors de ce qui fut le monde ouvrier que quelques bribes.
L’usine, l’atelier étaient le château d’une caste abolie.
Cet espace est protégé de hauts murs, une haute clôture, qui forme une membrane qui le détache de la ville.
Il y est relié par un seul orifice, à la perméabilité strictement encadrée, sous le regard d’un gardien.
Y entrent les ouvriers prenant leur poste, en sortent d’autres hommes bleus (vêtements, sous-vêtements, Mobylette, Gauloises).
Par là on ramène la paye à la maison, on fait entrer le grand fils.

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À l’intérieur, cathédrale autant que château, les bâtiments s’étendent, hors des normes des humains desservants : trop grands, trop hauts, trop modernes, trop chers.
Chacun, à son poste, ne connaît que sa part de liturgie, son rôle dans le rite. Le grand dessein, indiscernable ou confus, échappe à ceux qui l’accomplissent.
Et pourtant, ces hommes sont fiers de ce qu’ils ont produit,savent comprendre ce que le collectif doit à l’individu, et – peut-être pour la dernière fois de notre Histoire – ce que l’individu doit au collectif.
Qui pourrait mieux le dire qu’une plaque de cuivre gravée, posée au-dessus d’une boîte aux lettres, qui proclame, après un prénom puis un nom, comme un titre de noblesse : papetier ? »

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Publié le lundi 02 février 2015

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Hic sunt leones

(ici sont les lions)

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À chaque coup de ciseau, le sculpteur dégage du bloc de pierre l’image achevée qui s’est formée dans son esprit.

Dans la représentation pétrifiée d’une créature vivante, c’est un univers symbolique qui est contenu dans la matière qui tient lieu de chair ou de pulpe.

Ainsi s’épuise-t-on à rechercher l’amoncellement des significations, naïves ou volontaires, qui ont amené à sculpter, dans les matériaux les plus variés, les lions qui parsèment la ville.

 

Combien, parmi ceux qui donnèrent forme à cette troupe de fauves, avaient pu contempler un animal de chair, avant d’en dessiner les contours ?
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Pourquoi d’ailleurs, s’intéresser à la précision anatomique quand, en fait, seule compte la charge symbolique ?

Le lion, toujours redoutable, décline ses messages, qu’il soit de Némée, avec Daniel, de Saint-Marc, armorial, anthropophage, assis, issant**, rugissant, léopardé ou seulement beau.
P1070551Aussi nombreux dans la ville que les dangers dans une existence, ils sont les sentinelles qui aiguisent la vigilance de celui qui, à Arles, ne prendrait pas garde à la douceur des choses.

Jean-Marc Bernard

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** issant : naissant, ancien français issir, sortir, du latin exire. Se dit des animaux héraldiques qui paraissent sortir, plus ou moins à mi-corps, d’une partition, des bords de l’écu, d’une pièce ou d’un meuble

(nda = Vous venez d’apprendre un mot ! ).

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nda = notes d’Anne

Publié le vendredi 20 mars 2015

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L’homme de bronze

bronze jupe detailLes prudents édiles arlésiens, lorsqu’il s’est agi de construire, au XVIIe siècle, la nouvelle maison commune, ne purent se résoudre à sacrifier la tour de l’horloge édifiée au siècle précédent, pendant civil aux cloches consacrées de Saint-Trophime.
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Décision fut alors prise que le classicisme du nouvel hôtel de ville corsèterait les bas-reliefs à l’antique, englobant le campanile, dont il est dit que sommet fut inspiré par le cénotaphe de Glanum.

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L’aiguille de pierre perdit ainsi son élancement, mais conféra à la mairie un aspect désaxé, qui abolit son côté un peu ennuyeux de composition « Grand Siècle ».

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Le déséquilibre de cette composition, nous le surprenons par une perspective que n’avaient pu prévoir les architectes, le dégagement qu’offre la place et la rue qui la relie au boulevard n’ayant été taillées dans le tissu médiéval de la ville que beaucoup plus tard, et très progressivement.
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 Désaxée, cette tour l’est encore par rapport au bâtiment qui l’enserre, et l’on peut croire, si l’on se place au pied de sa façade est, que le clocher a été vrillé par un mistral trop violent.

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Désaxée enfin, la statue du dieu Mars- « l’Homme de Bronze » des arlésiens- qui surmonte sa coupole en écailles, et vous présente curieusement son flanc gauche, au lieu de vous faire face quand vous entrez en ville.
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C’est parce que, de tout là-haut, il aperçoit les lueurs d’incendie de guerres oubliées, quand c’est du Languedoc que venait l’ennemi, et par là que devait se porter la vigilance du guetteur.
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Lorsque l’on restaura le clocher, on prit une empreinte de cette statue, dont l’on tira une réplique, placée depuis au rez-de-chaussée de l’immeuble.
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Cette initiative permettait, en théorie, de mettre à la portée de tous les beautés aperçues jusque-là par les seuls pigeons.
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Si l’émotion esthétique n’est pas au rendez-vous, on est confondu par l’habileté technique du sculpteur, qui a déformé en anamorphose le corps et le visage du dieu, de manière à ce qu’il paraisse parfaitement proportionné, vu depuis quelque trente mètres plus bas.
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 Le campanile ressuscite son autonomie dans les vues lointaines de la cité, émergeant seul de la ligne des toits, quand l’hôtel de ville se mêle aux maisons blotties sur le rocher, modeste bosse sur la grande plaine du Rhône.

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 Jean Marc Bernard

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Publié le vendredi 27 mars 2015

© 2015 Anne Eliayan – Toute reproduction interdite – Tous droits réservés.

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La chapelle des Jésuites

Abritant des collections trop riches, servant de vestibule à un monument stupéfiant, la chapelle des Jésuites n’a longtemps occupé qu’une place subalterne dans l’imaginaire arlésien.DSCN6454 xs Quand ses marbres sculptés sont allés se faire mieux admirer dans le musée que l’on avait construit pour eux, on a ôté de la façade la plaque portant « Musée Lapidaire d’Art Chrétien », expression énigmatique que les parents peinaient à définir aux enfants curieux.

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Il est resté un vaste bâtiment profané, où une gardienne confinée dans une loge minuscule avait l’air de s’excuser de vous recevoir là sans même avoir une petite exposition temporaire à vous offrir.

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Ce fut pourtant lorsque que le coup de grâce fut donné – quand l’entrée des Cryptoportiques se déplaça vers l’hôtel de ville – que ce bâtiment s’émancipa.

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Il nous apparut alors vaste et élégant, bien éclairé et de belles proportions.

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Publié le mardi 09 décembre 2014

vague verteLe Pont aux Lions

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 On peut aisément sourire de l’arrogance vaine de ces lions appariés, dans une attitude de défi, qui proclament le triomphe des techniques humaines sur les éléments, sans que personne n’ait cru bon de les avertir de l’abolition de l’objet de leur victoire.
One can easily smile at the vain arrogance of those paired lions with a defiant attitude proclaiming the triumph of human technique over the elements, ignorant of a fact which nobody has ever brought to their attention that the object of their victory has been long abolished.

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Le pont, un pont cage de métal, le premier pont bâti à Arles, n’existe plus, détruit par les bombes en 1944, après quatre-vingt ans d’usage. Il ne fut pas reconstruit, la voie ferrée qu’il contenait qui, d’Arles à Lunel, acheminait le charbon de la Grand-Combe, était devenue obsolète.
The bridge, a metallic cage, the first to have been built in Arles, no longer exists having been destroyed during WWII after twenty years of existence. It was never rebuilt since the railway that ran through it and carried coal from Lunel to La Grand-Combe had become obsolete.  Only the lions and part of the abutment that served as a base, sculpted out of Beaucaire stone by Rouillard remained as a gate opening onto a void.

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Seuls sont restés les lions sculptés par Rouillard dans la pierre de Beaucaire, et une partie de la culée qui leur sert de base, porte ouvrant sur le vide.

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De là, visiteur, regarde face à toi, et tu verras ce que virent avant toi ceux qui voulurent atteindre, au-delà des eaux troubles et des remous dangereux, l’autre rive, la plus belle, la désirable.
From this point visitors may look in front of them and behold what previous visitors saw who had wanted to reach beyond the troubled waters and dangerous turmoils, that other shore, more beautiful and desirable.

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Laisse ton regard glisser au fil des eaux, et tu verras, mêlées, la courbe du fleuve peinte par Vincent et celle célébrée par Pablo, arrêtées par le rocher qui fonda la cité d’Arelate, la ville devant les marais.
Allow your eyes to glide along the waters; here is the curve in the river as it appears in  Van Gogh’ painting as well as in Pablo’s, here the water is stopped by the rock that gave birth to Arelate, the town facing the marshes.

texte de Jean-Marc Bernard
traduction Micheline Miro

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© 2015 Anne Eliayan – Toute reproduction interdite – Tous droits réservés.
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Lustucru

Personne ne peut trouver, qui ne sache ce qu’il cherche.

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Ainsi le patrimoine d’Arles s’est-il encore enrichi d’une manière vraiment inattendue.

Au fin fond d’une zone industrielle vieillissante, une usine fabriquait depuis longtemps des pâtes alimentaires.
Les bouleversements de notre monde sont tels que l’on considéra comme trop coûteux de remettre en route la fabrique vieillotte, après qu’elle fut inondée.
Les ouvriers licenciés eurent beau arguer que leur métier serait obsolète quand plus personne ne mangerait de pâtes, et que fabriquer des pâtes au loin pour les manger ici n’était pas forcément un bon calcul, rien n’y fit, et l’on ferma l’usine, et l’on vendit ses machines. eiffel-2-arles-gallery-anne-eliayan xs

Ne restèrent en place que les hangars, dans lesquels entrèrent un jour deux jeunes hommes, l’un spécialiste de la corrosion des métaux, l’autre archéologue, qui cherchaient là un lieu pour abriter leur entreprise.
Ces deux compétences passionnées n’étaient pas réunies par hasard à Arles, mais attirées par le prestige d’un patrimoine exceptionnel, où leur activité trouverait une place naturelle.
Dès l’entrée, ils comprirent que la qualité de réalisation du hangar ne pouvait trouver sa justification que dans une origine prestigieuse.
Ils firent leurs recherches, et découvrirent que cette halle provenait du grand palais de l’exposition coloniale de Marseille en 1906, réalisée par les ateliers Eiffel.

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Le patrimoine d’Arles enrichit là encore son étonnante diversité, pour une époque de laquelle on n’espérait rien, à un emplacement pour le moins curieux.
Mais ce patrimoine n’aurait pu être révélé sans la passion de ses habitants, qui surent lire la qualité de la structure au-delà de la présentation qui leur en avait été faite.

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Structure Eiffel Arles Gallery galerie de photos Anne Eliayan

Publié le Dimanche 23 novembre 2014

© 2014 Anne Eliayan – Toute reproduction interdite – Tous droits réservés.

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Une réflexion au sujet de « Arles racontée par Jean Marc Bernard »

  1. bien structuré, bien documenté et… très bien écrit
    c’est passionnant….au prochain !

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