Mauvaises Herbes


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Mauvaises Herbes

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Parce qu’il cherchait, par tous moyens, à collaborer à la mise en ordre du monde, le maçon dressa des parois verticales, qu’il voulut garder nues.Le végétal, banni des constructions de pierre, fut cantonné au champ, au jardin, au parc, bien loin du joyeux fouillis qu’organise la Nature, dont la logique ne s’entend que dans la confusion, l’entremêlement, la combinaison.

Là régnerait sans partage le minéral, et l’assemblage parfait des blocs savamment assisés, le patient calfeutrement des joints par le mortier de sable et de chaux, tout serait mis en œuvre pour que la falaise artificielle n’offre aucun refuge à la graine qui pourrait se déposer sur une anfractuosité, puis plonger des racines dans le tréfonds du mur, recherchant l’humidité qu’elle sait y trouver.

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L’œuvre des hommes s’élevait alors, rare, dans l’enchevêtrement de forêts et de savanes qu’était alors la Terre, rayé seulement de quelques sentiers qu’une averse effaçait, troué de clairières équarries qui tentaient de mériter le titre de champs.journal-oranges-alyscamps-arles

Passeraient les ères, s’aboliraient les empires, et la maigre colonie humaine, développée jusqu’au grouillement, se sera rendue maîtresse de la totalité de la planète, revendiquant son droit de propriétaire jusqu’aux steppes glaciales, jusqu’aux déserts brûlants. Il n’y eut plus d’espace qui fût laissé à sa seule vocation d’exister, théâtre sans spectateurs du cycle des saisons et de l’éternité de la vie.
L’espace compté, pesé et divisé ne valut plus que pour l’espoir d’un rapport.
Les doigts crochus n’accrochèrent plus que d’autres doigts, pareillement crispés à ramener vers eux des possessions. Le monde libre, infini, n’existait plus, et le cadastre couvrait tout le territoire que pouvait explorer les jeunes gens aventureux.

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Puis vinrent les temps, plus insensés encore, pendant lesquels s’oublia jusqu’à la valeur de la terre, où disparurent sous le goudron les champs qui avaient nourri cent générations de nos ancêtres. Ce qui fut une campagne, moissons et fenaisons, couverte d’un noir épiderme de bitume, se hérissa d’entrepôts, structures de métal, peaux de plastique, laides maisons pour abriter les pacotilles que pourrait acquérir notre pauvre argent, dans notre monde de pauvres gens.

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Car oui, alourdis de possessions, nous étions devenus pauvres; obèses mais pauvres.
Le doux bocage, pacte immémorial d’alliance entre la profuse générosité de la Nature et l’Homme aux besoins essentiels, recule partout, et nous parvenons à enlaidir jusqu’aux champs qui nous nourrissent encore, paysage béant d’où la monoculture a banni tout mystère.
Notre rage à faire disparaître tout ce qui nous rappelle la fragilité du contrat qui nous lie à la planète qui nous héberge s’exerce jusqu’aux sommets de nos plus hautes montagnes, traquant les derniers ours, chassant les derniers loups.

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Quand, ivres de destructions et de carnages, nous retournerons aux cœurs de nos villes, nous verrons avec surprise qu’une humble mousse s’est établie sur les plus antiques de nos constructions, celles dont nous espérions que leur ancienneté soit la garantie qu’un avenir plausible existe pour nous.

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Obstinément, et quelles qu’aient été les précautions prises, la vie organique s’installe à nouveau sur cette minéralité d’où nous avions cru pouvoir la bannir.

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Pariétaires, ruines de Rome, sedums et lilas d’Espagne nous révèlent la fragilité d’une construction quand nous n’avions pas encore aperçu le plus petite fissure, l’interstice le plus ténu. Faciles à arracher, il repousseront aux mêmes emplacements, ou bien juste à côté.

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Le sage saura lire dans cette obstination un exemple qui accepte Sisyphe comme incarnation du mythe universel de la condition humaine, et délivre un message qui nous alerte autant qu’il nous laisse espérer.

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Il dit que le modèle est déjà prêt du monde qui remplacera celui qui nous avait si doucement accueillis, quand notre folie nous aura mené si loin qu’elle y aura rendu notre vie impossible.

printemps-sur-une-fenetre-arles-galleryIl dit aussi que, si nous arrivions à cesser de rager sur notre impuissance ou de la nier, une voie nous est offerte, abandonnant l’esprit de conquête, refusant le combat, à rechercher dans l’alliance avec les forces de la Nature une harmonie suave et puissante, qui intègre l’Humain au sein d’un vaste chœur.
autographe jm 2

3 mars 2016

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2 réflexions au sujet de « Mauvaises Herbes »

  1. C’est en me baladant dans Arles que j’ai découvert les petits carrés des herbes aromatiques devant les maisons de ville . Je trouve cela très bien. j’aurais aimé les arroser mais le temps me manquait. J’ai fais de nombreuses photos sympats . Je souhaite que vous gardez des graines de ce fruit curieux du macluca des Alyscamps , il colle ! merci pour la promenade. Je suis du jura.

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